Et si les apprentissages étaient des expérimentations ?
Cet article est tiré de mes notes de lecture de “Tiny Experiments” d'Anne-Laure Le Cunff, ce qu’elle nous invite à explorer et les ponts que l'on peut tisser avec l'apprentissage auto-dirigé.
Anne-Laure Le Cunff, neuroscientifique, observe que nous apprenons souvent à “réussir” avant d'apprendre à explorer ; à atteindre des objectifs mesurables et à nous conformer à des attentes, plutôt qu’à suivre notre curiosité en expérimentant. Et cela commence dans l’enfance, avec des notes, des contrôles, des examens, des moyennes de classe… Un modèle linéaire qui émerge de notre culture de l'objectif et défini un type de réussite plus valorisante qu’une autre.
Je pense que tout le monde s’accorde pour reconnaître que le parcours linéaire et brillant d’un étudiant en médecine sera mieux valorisé par la société que celui, plus chaotique et expérimental d’un jeune qui part pour une année de voyage, s’engage dans une formation de charpentier, et change de plan pour se lancer dans la réalisation d’un documentaire.
Le premier parcours est lisible et clair, il gravit des échelons souvent synonyme de réussite. Le second cumule des expériences et ne semble pas programmé. Mais est-il moins valable pour autant ? Le piège, d’après l’autrice, est de penser que le premier modèle est meilleur, et de tenter d’y coller coûte que coûte, surtout une époque où les jeunes grandissent dans l’incertitude du futur. Notre monde change vite, les métiers de demain sont à inventer, alors comment attendre des jeunes qu’ils se fixent des objectifs précis sur 3 ans, 5 ans…?
Évidement, se fixer une destination, planifier les étapes, avancer, ce n’est pas mauvais en soi, mais ce schéma a ses limites dans les situations d'incertitude. Quand le chemin n'est pas tracé d'avance, quand la bonne réponse n'existe pas encore, la rigidité de l'objectif peut paralyser plutôt qu'orienter, générer de l’anxiété et tuer la curiosité.
Ce livre n'est pas un livre sur l'éducation. C'est un livre sur la croissance personnelle à l'ère de l'incertitude. Mais j’extrapole ses idées, qui entrent en résonance profonde avec les questions que nous pouvons nous poser en tant qu’éducateur : comment aider les jeunes à s'orienter dans un monde complexe et changeant ? Comment leur donner envie d'apprendre, pas seulement d'obtenir des notes ? Comment cultiver l'autonomie plutôt que la dépendance à la validation externe ?
“Instead of providing a motivation force,
the idea of setting a well-defined goal is paralyzing”
– A.L. Le Cunff
Ces situations, tout éducateur les connaît : l’élève qui bloque non pas par manque d'intelligence, mais parce qu'il ne sait pas par où commencer ; le jeune qui ne voit pas l'intérêt de ce qu'il apprend et perd le fil de sa motivation ; des étudiants qui avancent mécaniquement vers un examen sans se demander vraiment ce qu’ils sont en train de construire. Dans ces moments, l'injonction « travaille pour atteindre ton objectif » ne suffit pas, parce que l'objectif est trop lointain, trop abstrait, ou tout simplement déconnecté.
Le Cunff décrit trois mécanismes de défense face à l'inconfort de cette incertitude : le cynisme (se désengager, se moquer de ceux qui essaient), l'échappatoire (la procrastination, le divertissement, les projets qui ne démarrent jamais), et le perfectionnisme (travailler sans cesse pour éviter d'avoir à s'arrêter et évaluer). Ces postures sont familières à tous ceux qui travaillent avec des adolescents. Ce que le livre propose, c'est de les voir autrement, non pas comme des défauts de caractère, mais comme des réponses compréhensibles à une pression de performance que personne n'a vraiment choisie.
“When we fixate on finding one singular purpose, we rule out the side quests that help us grow the most.”
– A.L. Le Cunff
En réponse à ces problématiques, vient la proposition centrale du livre, élégante dans sa simplicité : au lieu d'objectifs rigides et fixes, Anne-Laure Le Cunff propose des pactes. Un petit pacte (un tiny experiment) qui suit une structure minimaliste — « je vais faire [action] pendant [durée] » — et ce qui change, c'est ce qu'il mesure : non pas un résultat à atteindre, mais une pratique à tenir. On ne vise pas à « être meilleur en espagnol », on s'engage à « écouter une leçon ou un podcast en espagnol chaque matin pendant trois mois ».
Ce pacte agit comme un dispositif d’engagement qui réduit l’anxiété (il n’a pas de “mauvaise” issue), il rend l’effort soutenable, et entretient la curiosité (qu’est-ce que je vais apprendre aujourd’hui ?).
Cette distinction entre objectifs linéaire et pact (expérimentation) est précieuse si l’on veut comme moi, relier les apports de l’autrice aux apprentissages auto-dirigés. Un objectif centré sur le résultat place l'élève dans une logique binaire : j'y suis arrivé, ou je n'y suis pas arrivé, et peut l’amener à considérer l’erreur comme un échec, voir même tout son parcours. Un pacte centré sur le processus l'invite à développer une autre posture : est-ce que j'ai fait ce que je m'étais engagé à faire ? Ai-je apprécié le processus ? Et surtout : qu'est-ce que j'ai appris en chemin ? L’erreur cesse d'être un échec, elle devient une donnée qui permet de rebondir et d’avancer.
Chaque erreur fournit un feedback (littéralement “nourrir en retour”) essentiel aux apprentissages. Cependant beaucoup d’enfant perdent confiance en eux et en leur curiosité car leurs erreurs sont punies ou stigmatisées, et malheureusement les notes contribuent à perpétuer cette confusion face à l’erreur.
La boucle essai–> erreur–> apprentissage décrite par Le Cunff est inhérente aux apprentissages, et elle n’est pas étrangère à la pédagogie. Elle rappelle le cycle de Kolb (cycle qui promeut l’acquisition de la compétence grâce à l’expérimentation personnelle dans diverses situations), la pédagogie par le projet, ou même la démarche scientifique. Ce que le livre y ajoute, c'est une façon de la rendre personnelle et continue : une boucle que chacun peut activer, sur n'importe quel objet d'apprentissage, à n'importe quel moment (le pact). Cela me rappelle évidement le modèle de la Spirale de l’apprentissage développé par Clonlara (Full Circle Learning) que nos élèves utilisent.
Avec ce pact, cycle, ou spirale, peu importe son nom, nous sommes dans une boucle de croissance qui aide à grandir, évoluer et invite à la metacognition si précieuse dans les apprentissages. À la fin d’un pact, nous pouvons nous demander : Qu'est-ce qui a bien marché ? Qu'est-ce qui n'a pas marché ? Qu'est-ce que je vais essayer ensuite ? trois questions qui correspondent exactement à ce que la recherche en sciences cognitives identifie comme le cœur de la métacognition, cette capacité à penser sur sa propre pensée, à réfléchir sur ses propres processus d’apprentissage.
Pour nous aider à nous orienter Le Cunff propose trois voies possibles à la fin d’une expérimentation : 1) persister dans ce qui fonctionne, 2) mettre en pause ce qui ne sert plus, 3) pivoter pour changer de cap si nécessaire. Ainsi le pact devient réellement une bouche de croissante, dans laquelle l’erreur n’est plus une faute ou un échec, mais une donnée précieuse.
Ce cadre se transpose naturellement à l'apprentissage, mais il suppose quelque chose que l'on donne rarement aux élèves : l'espace pour évaluer eux-mêmes leur propre trajectoire.
Un élève qui apprend à reconnaître quand persévérer, quand souffler, quand changer d'approche développe quelque chose d'infiniment plus robuste qu'une compétence disciplinaire. Il apprend à apprendre. Il devient progressivement l'auteur de sa propre progression, plutôt que le destinataire d'un enseignement.
“It's almost impossible to fail when you
see every action as an experiment.”– A.L. Le Cunff
C'est peut-être là le message le plus précieux de ce livre, voir la vie comme un laboratoire et les erreurs comme une solution. Quand chaque tentative est une expérience, il n'y a pas de mauvais résultat ; quand chaque erreur est un retour d'information, elle perd sa charge émotionnelle et le sentiment d’échec s’envole. Et quand un jeune comprend que sa valeur ne dépend pas d'un résultat mais de son engagement dans un processus, quelque chose se libère.
Ce livre ne donne pas de recettes pédagogiques, c’est un livre de développement personnel et de réflexion, pour un public adulte, mais quelques idées émergent naturellement de sa lecture que nous pouvons adapter aux apprentissages. Et si on arrêtait de se fixer des objectifs trop rigides pour laisser la place à la curiosité ? Pour un étudiant, cette approche change tout.
Le pact remplace l’objectif trop vague, trop ambitieux, anxiogène ou bloquant, par une micro-cible réalisable. Le focus est mis sur le processus plutôt que le résultat. Le pact est facilement traçable, et ce suivi renforce la confiance en soi. La pause réflexive que l’on prend à la fin du pact permet de décider de persévérer, faire une pause ou pivoter. Cette façon de voir les choses permet de commencer malgré l’incertitude. La force de ces Tiny Experiments est qu’on n’a pas besoin de savoir où l’on va exactement. Ils désamorcent la peur, car l’enjeu est faible, c’est plus facile de se lancer. Et enfin ils valorisent l’adaptation, car pivoter ou mettre en pause n’est pas un échec, ce n’est pas abandonner, c’est une information sur nous-mêmes.
A.L Le Cunff invite toute personne à suivre ses propres chemins de curiosité sans pression de réussite ni d’objectif : si un sujet vous attire, allez-y explorez ! Vous n’avez pas besoin d’avoir de raison ni de but. Ce sont souvent ces “side projects” que l’on mène sans contrainte qui portent les plus beaux fruits. Et comme elle le dit, c’est presque impossible d’écouler quand on voit toute action comme une expérience.
C’est probablement la meilleure définition d’un apprenant autonome et résilient.
Alors, quel est votre prochain pact ? Prenez une feuille de papier, notez vos idées, formulez un petit pact. Observez, ajustez, et grandissez….
Inspiré de Tiny Experiments, Anne-Laure Le Cunff
— Avery House, 2025