Et si les apprentissages étaient des expérimentations ?

 

– RÉSONANCE N°1 –

Cet article est tiré de mes notes de lecture de “Tiny Experiments” d'Anne-Laure Le Cunff ; ce qu’elle nous invite à explorer et les ponts que l'on peut tisser avec les apprentissages auto-dirigés.

J'inaugure cette nouvelle rubrique avec ce livre qui m'a inspirée de nombreuses réflexions. Ce n'est pas un livre sur l'éducation, c'est un livre de développement personnel à l'ère de l'incertitude, mais à de nombreuses reprises, j'ai pu faire un parallèle avec les apprentissages auto-dirigés et la philosophie de Clonlara. C'est ce dialogue que je vous invite à explorer ici.

Un modèle linéaire qui montre ses limites

Anne-Laure Le Cunff, neuroscientifique, observe que nous apprenons souvent à réussir avant d'apprendre à explorer ; à atteindre des objectifs mesurables et à nous conformer à des attentes extérieures, plutôt qu'à suivre notre curiosité en expérimentant. Et cela commence dans l'enfance, avec des notes, des contrôles, des examens, des moyennes de classe… Un modèle linéaire qui émerge de notre culture de l'objectif et définit un type de réussite plus valorisée qu'une autre.

Je pense que tout le monde s'accorde pour reconnaître que le parcours linéaire et brillant d'un étudiant en médecine sera mieux valorisé par la société que celui, plus chaotique et expérimental, d'un jeune qui part pour une année de voyage, s'engage dans une formation de charpentier, et change de plan pour se lancer dans la réalisation d'un documentaire. Le premier parcours est lisible et clair, il gravit des échelons souvent synonymes de réussite. Le second cumule des expériences et ne semble pas programmé. Mais est-il moins valable pour autant ? Moins enrichissant et formateur ?

Le piège, d'après l'autrice, est de penser que le premier modèle est meilleur, et de tenter d'y coller coûte que coûte, malgré l'incertitude du futur. Notre monde change vite, les métiers de demain sont à inventer, alors comment attendre des jeunes qu'ils se fixent des objectifs précis sur 3 ans, 5 ans… ?

Pourtant, face à la pression extérieure de réussite sociale, face à l'incertitude et à la peur de “rater notre vie”, notre cerveau réagit instinctivement, simulant une menace qui nous pousse à nous précipiter vers des résultats définis et mesurables pour retrouver un semblant de contrôle. Bien sûr, se fixer une destination, planifier les étapes, avancer… ce n'est pas mauvais en soi, mais ce schéma a ses limites dans les situations d'incertitude. Quand le chemin n'est pas tracé d'avance, quand la bonne réponse n'existe pas encore, la rigidité de l'objectif peut paralyser plutôt qu'orienter, générer de l'anxiété et tuer la curiosité. C’est le premier message de cet ouvrage.

“Instead of providing a motivation force, the idea of setting a well-defined goal is paralyzing”

– A.L. Le Cunff

Des mécanismes de défense bien connus

Les idées de l’autrice entrent en résonance profonde avec les question que nous pouvons nous poser en tant qu’éducateur : Comment aider les jeunes à s’orienter dans un monde complexe et changeant ? Comment leur donner envie d’apprendre, pas seulement d’obtenir des notes ? Comment cultiver l’autonomie et l’engagement, plutôt que la dépendance à la validation externe ?

Ces situations, tout éducateur ou parent les connaît : l'élève qui bloque non pas par manque d'intelligence, mais parce qu'il ne sait pas par où commencer ; le jeune qui ne voit pas l'intérêt de ce qu'il apprend et perd le fil de sa motivation ; des étudiants qui avancent mécaniquement vers un examen sans se demander vraiment ce qu'ils sont en train de construire… Dans ces moments, l'injonction “travaille pour atteindre ton objectif” ne suffit pas, parce que l'objectif est trop lointain, trop abstrait, ou tout simplement déconnecté.

Le Cunff décrit trois réactions face à l'inconfort de cette incertitude : le cynisme (se désengager, se moquer de ceux qui essaient), l'échappatoire (la procrastination, le divertissement, les projets qui ne démarrent jamais…), et le perfectionnisme (travailler sans cesse pour éviter d'avoir à s'arrêter et évaluer). Ces postures sont familières à tous ceux qui travaillent avec des adolescents, ou qui se sont déjà retrouvés face à un projet qui les intimidait.

Ce que le livre propose, c'est de les voir autrement : non pas comme des défauts de caractère, mais comme des réponses compréhensibles à une pression de performance que personne n'a vraiment choisie.

“When we fixate on finding one singular purpose, we rule out the side quests that help us grow the most.”

– A.L. Le Cunff

Et si les apprentissages n'étaient qu'une série de petites expérimentations ?

C'est la question que m'a inspirée cette lecture. Plutôt que la poursuite d'objectifs lointains et linéaires, plutôt que des connaissances déconnectées à emmagasiner, et si apprendre consistait à s'engager dans une série de petites boucles d'exploration ? Des boucles de croissance (growing loops).

Apprendre est simple, joyeux et naturel. Mais pour retrouver cette connexion à ce type d'apprentissage, nous devons nous éloigner un peu de la notion de finalité et d'objectifs prédéfinis, pour laisser plus de place à la créativité, à l'expérimentation, et à l'erreur — fondement de tout apprentissage. Aucun apprentissage n'est linéaire car il est intrinsèquement construit d'une série d'essais et d'erreurs qui nous amènent à progresser en redéfinissant constamment nos choix et nos actions. Apprendre, c'est un peu adopter une démarche scientifique, s'engager dans une expérimentation en suivant un chemin de curiosité et voir ce qu’il peut en ressortir.

En réponse à ces problématiques, vient la proposition centrale du livre, simple et forte à la fois : au lieu d'objectifs rigides et fixes, Anne-Laure Le Cunff propose des pacts. Un petit engagement qui suit une structure minimaliste : “je vais faire [action] pendant [durée]”. Et ce qui change, c'est ce qu'il mesure : non pas un résultat à atteindre, mais une pratique à tenir. On ne vise pas à “être meilleur en espagnol”, on s'engage à “écouter une leçon ou un podcast en espagnol chaque matin pendant trois mois”.

Ce pact simplissime agit comme un dispositif d'engagement qui réduit l'anxiété (car il n'a pas de "mauvaise" issue) ; il rend l'effort soutenable et entretient la curiosité. Nous pouvons suivre le processus en cochant une case chaque jour, et à la fin du pact, l’autrice nous invite à fait le point. Et quelle que soit la suite que nous donnons à cette expérience, nous sommes allé au bout de quelque chose, nous avons appris et progressé. Ce n'est donc jamais un échec, mais toujours une progression.

Ce que cela change pour les apprentissages

Cette distinction entre objectif linéaire et pact est précieuse si l'on veut relier, comme je l’ai fait, les apports de l'autrice aux apprentissages auto-dirigés. Un objectif centré sur le résultat place l'élève dans une logique binaire : j’ai réussi ou j’ai échoué. Un pact centré sur le processus l'invite à développer une autre posture : “Qu’ai-je appris en chemin ? Ai-je apprécié le processus ? Que vais-je tirer de cette expérience ? Vais-je la poursuivre, la modifier, l’arrêter ?”

L'erreur cesse d'être un échec, elle devient une donnée qui permet de rebondir et d'avancer. Chaque erreur fournit un feedback (littéralement “nourrir en retour”) essentiel aux apprentissages. Pourtant, beaucoup d'enfants perdent confiance en eux et en leur curiosité car leurs erreurs sont punies ou stigmatisées, et malheureusement, les notes contribuent à perpétuer cette confusion.

La boucle “essai → erreur → apprentissage” décrite par Le Cunff n'est pas étrangère à la pédagogie. Elle rappelle le cycle de Kolb (cycle qui promeut l’acquisition d’une compétence par l’expérimentation personnelle dans diverses situations), la pédagogie par le projet, ou même la démarche scientifique. Ce que le livre y ajoute, c'est une façon de la rendre personnelle et facilement applicable avec une boucle que chacun peut activer, sur n'importe quel objet d'apprentissage, à n'importe quel moment. Cela me rappelle évidemment le modèle de la Spirale de l'apprentissage développé par Clonlara, que nos élèves utilisent pour accompagner leur progression et développer la métacognition : cette capacité à penser sur sa propre pensée, à réfléchir sur ses propres processus d'apprentissage.

Avec ce pact, cycle ou spirale, peu importe son nom, nous sommes dans une boucle de croissance qui fait grandir, sortir de sa zone de confort et évoluer… Elle invite aussi à la matécognition, si précieuse dans les apprentissages.

La métacognition, c’est se demander la fin d'un pact : “Qu'est-ce qui a bien marché ? Qu'est-ce qui n'a pas marché ? Qu'est-ce que je vais essayer ensuite ?” Trois questions simples et puissantes. Le Cunff propose trois réponses possibles à ces questions : persister dans ce qui fonctionne, mettre en pause ce qui ne sert plus, ou pivoter pour changer de cap si nécessaire. Ainsi le pact devient réellement une boucle de croissance, dans laquelle l'erreur n'est plus une faute, mais une donnée précieuse.

“It's almost impossible to fail when you see every action as an experiment.”

– A.L. Le Cunff

Suivre ses chemins de curiosité

Dans la vie de tous les jours, embarqués dans notre quotidien, nous accordons peu de place à notre curiosité et aux petites expérimentations que nous pourrions faire en s’écoutant un peu plus. Nous disons que nous n'avons pas le temps. Pourtant ce sont souvent les “side projects” que l'on mène parce qu'une chose nous enthousiasme qui donnent naissance à des développements inattendus, des rencontres et des nouveaux projets, des chemins qui nous nourrissent et nous font grandir.

Je trouve qu'il est essentiel de conserver cette capacité à être curieux, à avoir envie de tester des choses, à conserver un regard ouvert sur le monde et ses possibilités, à apprendre et grandir tout au long de la vie. Il n'est jamais trop tard pour apprendre quelque chose de nouveau, pour tester une activité, pour suivre une idée qui a germé dans un coin de notre tête mais qu'on ne laisse pas se développer parce qu'elle ne fait pas partie du plan.

Un élève qui apprend à reconnaître quand persévérer, quand souffler, quand changer d'approche développe quelque chose d'infiniment plus robuste qu'une compétence disciplinaire. Il apprend à apprendre. Il devient progressivement l'auteur de sa propre progression, plutôt que le destinataire d'un enseignement.

Fonctionner par petites expérimentations permet de toujours garder le contact avec pourquoi on apprend, et comment on apprend. C'est valoriser le processus plutôt que le résultat, laisser la place aux idées rencontrées en chemin.

Si vous avez choisi l'instruction en famille, je pense que cette façon d'aborder les apprentissages — par séries de petites boucles expérimentales — peut vous aider à conserver la motivation et la curiosité, à enlever la pression de la réussite, et à voir que l'on grandit avec chacune de ces expérimentations.

C'est peut-être là le message le plus précieux de ce livre : voir la vie comme un laboratoire, et les erreurs comme des solutions. Quand chaque tentative est une expérience, il n'y a pas de mauvais résultat. Quand chaque erreur est un retour d'information, elle perd sa charge émotionnelle. Et quand un jeune comprend que sa valeur ne dépend pas d'un résultat mais de son engagement dans un processus, quelque chose se libère. C'est probablement la meilleure définition d'un apprenant autonome et résilient.

Alors, quel est votre prochain pact ?

“Learning is exploring the space of possibilities.”

– S. Dehaene


Inspiré de la lecture de Tiny Experiments, Anne-Laure Le Cunff
— Avery House, 2025

 
 
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Et si apprendre était une question de relations ?